Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable

Sans lunettes ni lentilles de contact, le monde au-delà de dix centimètres
n'est plus pour moi qu'un vaste brouillard. Je dois à ma myopie mes choix
de photographe : à moi la vision rapprochée, les détails, le petit bout
de la lorgnette, aux autres le regard d'aigle et les lointains.
Plutôt f/2.8 que f/16. Mon monde est intimiste et confidentiel.
Quand je me lance dans "les grands espaces" (voire la Piscine de Moscou),
ils sont forcémment pleins de brume, car ce filtre naturel rend la réalité
cotonneuse comme j'ai l'habitude de la voir. A travers les sujets
qui me tiennent à cœur, je recherche le trouble, la faille, ce qui déstabilise.
Le réel m'intéresse dans ses fractures, ses zones de flou, de nuit, de brume,
ses décalages et ses asymétries. J'ai une grande attirance pour tout ce qui
peut altérer la vision : pluie, brouillard, buée, vitres, verre peint ou déformant,
reflets, flou, nuit, ombre, etc.
Mes photographies sont des reportages paradoxaux car l'information fait défaut.
On ne sait jamais où l'on se situe, le contexte importe peu. Seul reste un rectangle
qui cloisonne le monde avec des lignes géométriques et un peu de poésie, je l'éspère.
Je suis attirée par "l'Ange du bizarre" qui me fait rechercher l'étrange, le décalé, car pour moi
la vie est absurde. Je la considère comme un vaste terrain de jeu où tout peut se transmuter :
je vois des animaux dans les chantiers, ou chez les hommes, des choses peuvent prendre vie,
des scènes du quotidien ressembler à des pauses théâtrales. Mais ce qui domine, c'est une
fâcheuse tendance à la nature morte quoique vive : j'épingle le monde sur la planche
de l'entomologiste. Les animaux et la nature ne m'intéressent pas en tant que tel,
ils ne sont qu'un prétexte. C'est le rapport qu'ils entretiennent avec l'urbanité qui me motive,
comme une "Marlène Dietrich" qui se crée elle-même au prix d'un immense travail
de sophistication. La contrainte leur donne une dimension supplémentaire.
On l'aura compris, la forme domine sur le fond pour le plaisir d'un monde parallèle
quoiqu'issu du réel.

Michèle Schembri